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Laye est un jeune homme  intelligent, plein de vie et ouvert. On s’est connu au cours d’un séminaire de recherche sur les politiques de développement en Afrique de l’Ouest.  On a discuté et sympathisé. Quelques mois plus tard, on  se  revoyait. Il me présentait à sa sœur qui était aussi sympathique que lui.  On passait un bon séjour dans les capitales autrichienne et française. On est allé visiter des musées, des opéras, des salles de cinémas… Ce fut des moments appréciables et inoubliables. Laye, me considère  comme sa sœur me dit-il, mais cela ne l’empêche pas de me dire aussi, qu’il aurait aimé m’avoir comme femme, que je ne lui avais jamais donné l’opportunité de me regarder autrement  que comme une sœur. Il  est beau, gentil, tendre et surtout j’adore sa manière de voir le monde et le Sénégal. Nos avis convergent sur différents sujets. Dès le début, je savais qu’il ne pouvait être autre chose qu’un ami pour moi. Je me dis que ce serait trop beau qu’on soit un couple. En fait, il représente beaucoup plus que cela pour moi, c’est un confident, quelqu’un avec il n y a plus de barrière.

Quand je l’ai connu, je me disais que c’était une personne joyeuse qui n’avait pas à se plaindre.  En réalité, il est issu d’une famille nantie et connue au Sénégal, il a eu la chance de faire de brillantes études dans de grandes écoles sans jamais avoir souffert d’un quelconque manque matériel et financier. Mais je me disais aussi qu’il fallait qu’il ait une fêlure. Et il m’en fit part après deux années d’amitiés. Cet entretien, je l’ai noté dans un carnet et à chaque fois que je le relis, j’ai les larmes aux yeux. Toute la vie de Laye n’était pas rose, en effet.

Il commença par me dire, « sista de moi », comme il m’appelle affectueusement : « Ce que je te raconte, tu peux l’écrire ou le garder pour toi. Mais dis-toi que peu de gens sont au courant de mon histoire. Parfois j’ai envie de me payer à nouveau, les services d’un psychologue mais je dis que ce n’est pas essentiel. Aujourd’hui, j’ai la conviction que ce n’est pas nécessaire. Je m’ouvre à toi, peu de temps après t’avoir connue, je t’adore, « sista » mais par où vais-je commencer ?  Tu sais, je tiens mon intelligence de ma mère, modestie mise à part. Bon, Titou, j’ai été abusé étant enfant. Tu sais tout ». 

C’est en ces mots qu’il a commencé à me parler. J’étais choquée sur le coup et j’ai commencé à pleurer et avec le sourire Layinou me calmait, je pensais à mon histoire et c’est ce qui expliquait mes larmes. Mais je ne voulais me confier, me plaindre. Je l’ai donc laissé finir.

« De mes cinq ans à mes sept ans, une dame qui venait à la maison ou m’amenait parfois chez elle, me violait. Toute ma famille la connaissait et elle était respectée par tous. C’était une cadre, une ingénieure financière. Elle devait avoir dans les trente cinq ans, avait divorcé au bout de quelques années de mariage. D’aucuns disaient d’ailleurs, que son mari l’avait trompée avec sa jeune cousine, qui venait d’avoir ses dix huit ans. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée seule dans une villa d’un chic quartier dakarois. Elle disait qu’elle m’adorait et que j’étais son fils ainé. Mais quand elle m’amenait dans sa maison, elle n’hésitait jamais à me déshabiller et à passer à l’acte. Maintenant que je suis majeur et même vacciné, je sais qu’elle prenait du plaisir à me violer. Je pleurais tout le temps mais elle tentait de me calmer. A chaque fois qu’elle finissait de prendre son plaisir, elle me disait qu’elle m’aimait d’amour. Elle me demandait de ne rien raconter à personne, elle ne serait plus mon amie et surtout que c’était normal qu’on fasse cela car on s’aimait. J’en étais arrivé à me dire que tout le monde faisait cela. Surtout quand j’entendais une grande personne dire à un enfant qu’elle l’aimait. Pendant deux ans, j’ai souffert, j’avais parfois très mal. Mais personne ne se rendait compte de ce qui se passait. Mes parents travaillaient tous les deux et c’est une jeune tante qui me faisait prendre la douche. Un dimanche, mes parents recevaient des invités à la maison, dont la dame en question. Quand elle arrivait, elle me saluait et me prenait dans ses bras. Je  ne pouvais la supporter. L’odeur de son parfum me hantait  et d’ailleurs, je m’en rappelle encore. C’est un parfum Dior que je vois dans les rayons des parfumeries. Ce jour-là, je lui demandais de me lâcher. Ma mère qui entendait la conversation me demandait d’arrêter et de parler d’une manière plus correcte. Je la regardais dans les yeux et lui disais que j’allais tout dire à mes parents. Ma mère s’étonnait et en rigolant, elle me demandait ce que j’avais  à raconter. La dame faisait semblant de ne pas entendre mes dire. Et là, j’appelais ma tante qui me faisait prendre la douche, je lui disais ce que la dame me faisait et lui demandait si c’était bien. Elle me jeta un sourire avant dire que j’avais une ample imagination. Je lui disais que c’était vrai et qu’à ce moment même, j’avais mal au  « thiouthiou [1]». Elle commençait à me prendre au sérieux et appela ma grand-mère, qui vérifiait de suite ce que je disais. Elle ne manqua pas de dire, que mon sexe était tout rouge et que les boutons tout au tour n’étaient pas normaux. J’avais peur que la dame me fasse quelque chose. Dans la journée même, ma grand-mère, m’amena voir un oncle maternel, pédiatre. Il  m’interrogeait pour savoir où j’avais mal et je le lui dis. Il remarquait mes boutons et la manière dont je le cachais. Ice fut le début de l’interrogatoire. Quand on y retournait, les gens avaient déjà mangé. Mame Nafi et le médecin informaient ma mère de la situation. Elle était en pleurs et quand on demandait après la dame, elle nous disait qu’elle était partie en urgence chez elle.  Elle leur expliquait, un problème qu’elle avait eu avec sa jupe mais je ne comprenais pas. Aujourd’hui, je sais qu’elle avait des tâches de sang dues à ses  menstruations.

Après moult questions et menaces, ma mère finit par appeler la dame, chez elle. Elle lui dit que je venais de l’accuser et que s’il s’avérait que ce que je disais, était la vérité. Toute la journée, je voyais les gens rentrer et sortir. Le lendemain, lundi, je suis retourné voir un autre médecin qui disait à ma mère que j’avais une petite infection. Il me prescrivait un traitement. Mon père, mes oncles et toute la famille s’en mêlaient mais il n’était pas question que l’histoire s’ébruite vu la situation professionnelle de mes parents. Et ils ne voulaient pas que j’ai des problèmes  plus tard. Vingt années se sont écoulées, je me demande s’ils ont bien fait. Jamais, on n’a eu à porter plainte. La dame était partie vivre au Niger. Elle est présentement à Genève, toujours sans époux. Après cet incident, ma mère décida de travailler à mi-temps, elle était dans l’entreprise de son père.  Elle veillait sur nous comme du lait sur le feu. Parfois elle me regardait et pleurait à chaudes larmes. Je me rappelle même un jour où elle était très malade, elle m’a fait appeler et m’a demandé pardon. Je lui disais qu’elle n’avait pas à le faire puisque ce n’était pas elle, la coupable. 

Ce souvenir me hante encore, Titou. Mais je suis fort et je n’ai plus d’infection. » Il éclatait de rire, mais moi je me sentais mal et rien ne pouvait faire que j’aille bien. Ce jour-là, je me suis dit que cette dame était ignoble ou malade. J’ai cherché à connaître son nom, à la voir, car j’avais envie de comprendre pourquoi cela lui plaisait de faire du mal à un enfant. Ces genres de personne ne méritent pas de vivre en liberté. Je pense qu’il faut les interner à vie. C’était une pédophile. 

J’ai compris après cette discussion, que l’apparence était souvent trompeuse. Au séminaire où j’ai rencontré Laye, tout le monde pensait qu’il était hautain, que son amour pour l’art, la photographie et la culture asiatique était insolent venant d’un africain. Personne ne peut imaginer qu’il ait eu à vivre cette histoire. A l’entendre, à le voir, après discussion, rien ne nous montre qu’il est habité par d’atroces souvenirs. J’avoue que s’il ne m’avait pas confié son histoire, je ne l’aurais jamais deviné. J’ai connu une de ses ex copines avec qui il est resté trois années et cette dernière ne l’a jamais sue. Personne en dehors de sa famille  et des médecins qui l’on vu n’était au courant de son histoire. Il ne me connaît que depuis deux ans, mais il a osé se confier à moi. Il me dit toujours que ce jour-là, reste ancré dans sa mémoire, car il a été soulagé de pouvoir en parler à une femme autre que celles de sa famille.

Cette histoire n’a pas été la seule à m’avoir perturbée dans la vie. Mais, elle m’a juste appris que à ne point juger les gens, surtout ceux qui se cachent sous cette carapace d’acier.


[1] En wolof, mot qui veut dire « zizi » ou encore pénis