Sélectionner une page

« Chaque peuple a un passé si modeste soit-il » et il est possible de le découvrir par une investigation approprié » écrivait Cheikh Anta Diop. Nier ce passé à un peuple serait alors, lui nier l’un des plus fondamentaux de ces droits : celui d’exister en tant que peuple avec une histoire. Cependant, il est aujourd’hui question d’universalité des droits de l’homme. Dans ce cas, réfléchir sur les droits de l’homme à travers l’œuvre de CAD avec une approche anthropologique requiert quelques préalables terminologiques.

A l’évidence CAD, est d’abord un penseur « Cogito ergo sum » nous disait Descartes. Il entendait par là, le fait d’exercer son esprit, de former des idées. Ensuite de l’œuvre de CAD, il en découle, à l’évidence l’approche anthropologiquequi revient à traiter de manière empirique « des cultures »des groupes humains, c’est-à-dire tout ce qu’un individu reçoit de sa société : croyances, coutumes, arts, etc., Enfin, des droits de l’homme, il est entendu la faculté qu’on a en tant qu’humain, de réaliser une action, de jouir de quelque chose, d’y prétendre, de l’exiger. Toutes ces demandes font que depuis des siècles, ce concept de droit de l’homme a beaucoup évolué tant dans sa compréhension que dans son contenu, qui semble inclure tous les hommes sans distinction de race, de sexe, de religion etc.

Historiquement, on aurait prêté à la notion, des origines cyrusiennes avec la fameuse cylindre de Cyrus (VI siècles avant JC) ou encore les écrits de Platon ou de Saint-Paul. Mais pour ce qui est de l’Afrique, il est clair que la Charte du Mandé énonçait les principes d’égalité et de non-discrimination.

Depuis lors, nous avons eu connaissance de plusieurs textes, venus souvent d’Occident, prenant d’abord acte, des droits du sexe mâle, libre, appartenant à une certaine catégorie sociale et à la « race supérieure » puis ceux des autres couches s’inscrivirent progressivement sur les textes officiels et internationaux encore l’œuvre de l’Occident qui s’est déclaré comme terre mère des civilisations, des cultures et bien entendu des droits de l’homme avec les cités gréco-romaines. Thèses que le Professeur Cheikh Anta Diop a réfutées dès ses premiers travaux scientifiques qui ont porté essentiellement sur la reconnaissance de l’histoire de l’Afrique, de sa civilisation, de ses cultures et de l’homme noir en général. En 1948, pendant que le chercheur publiait ses premiers textes dans la Revue d’Alioune Diop, Présence Africaine, un Comité se construisait pour rédiger la Déclaration Universelle des Droits de l’homme. Parmi les neuf rédacteurs, il y avait des Occidentaux, des Asiatiques, des Latino-américains mais l’Afrique n’était guère représentée et de fait, aucun de ses fils, n’a pu y participer et sans doute, intégrer ses valeurs, son histoire, ses nations, sa culture à l’instar des autres.

De même, lors de la Conférence mondiale des droits de l’Homme organisée par les Nations Unies à Vienne en 1993, les pays occidentaux exprimaient que les droits de l’Homme sont l’expression de valeurs universelles bien qu’ils soient le fruit d’expériences historiques occidentales. Mais cette position demeure relativement isolée parmi les civilisations et les cultures non occidentales et permet de reposer l’éternel débat originel des droits de l’homme qu’avait déjà posé historiens, archéologues, anthropologues…à l’image de Cheikh Anta Diop qui est parvenu a démontré la négro-africanité de la civilisation égyptienne sur laquelle s’est basée la culture gréco-romaine pour se développer(Platon). Ainsi sans que cela n’apparaisse expressément sur l’essentiel de son œuvre, CAD ne manquait pas d’occasion de rappeler comme au colloque d’Athènes sur « l’unité d’origine de l’espèce humaine » Racisme science et pseudoscience, Paris Unesco que

« Le problème est de rééduquer notre perception de l’être humain, pour qu’elle se détache de l’apparence raciale et se polarise sur l’humain débarrassé de toutes coordonnées ethniques ».

Dès lors, en ce XXIe siècle, contexte de mondialisation, de globalisation, d’égalité des races, d’équité des genres, de valorisation des droits de l’enfant, mais aussi de choc des civilisations[1] à quoi reviendrait de penser les droits de l’homme dans une Afrique historiquement et culturellement existante et « poumon » de l’histoire[2], à travers l’œuvre de Cheikh Anta Diop. Répondre à cette interrogation peut s’envisager dans une démarche à deux temps.

La conception des droits de l’homme dans l’œuvre de CAD dans un premier temps (I) et en second temps la défense des droits de l’homme africain à partir de l’œuvre de CAD.

  • La conception des droits de l’homme dans l’œuvre de CAD
  1. L’œuvre de Cheikh Anta : un contre-pied des théories sur l’anhistoricité de l’Afrique

De prime abord, il n’est guère patent de trouver le lien entre Cheikh Anta Diop et les droits de l’homme. Mais tous les écrits de cet homme, de cet intellectuel africain, Nègre reflétaient cette détermination à faire respecter cette race dite, à l’époque, sans passé, sans histoire, sans civilisation autre qu’archaïque et primitive.

Les thèses de Lévy Brühl portant sur la mentalité archaïque ou celle des primitifs étaient encore appliquées aux noirs d’Afrique.

Ainsi, l’institut d’ethnologie de France qui voyait le jour en 1925 se poursuivait des recherches systématiques sur ses thèses qui était la vision d’une Afrique noire anhistorique dans le sens où ses habitants, les nègres, n’ont jamais été responsables d’un seul fait de civilisation, s’impose et s’ancre dans les consciences. L’Égypte continue à être rattachée à la civilisation orientale ou méditerranéenne.

Cheikh Anta Diop va prendre le contre-pied théorique de ce milieu solidement établi dans l’enceinte même de l’université française.

Cheikh Anta Diop va prendre le contre-pied théorique de ce milieu solidement établi dans l’enceinte même de l’université française. Sa première et sa seconde thèse refusée, il persiste en publiant ‘‘Nations nègres et Culture’’ en 1954 qu’Aimé Césarise qualifie en ces termes dans son ouvrage, Discours sur le colonialisme « livre le plus audacieux qu’un Nègre ait jusqu’ici écrit et qui comptera à n’en pas douter dans le réveil de l’Afrique ». Dans cet ouvrage, l’auteur fait la démonstration que la civilisation de l’Egypte ancienne était négro-africaine. Par des recherches scientifiques, il remet en question les bases mêmes de la culture occidentale, notamment en ce qui concerne la conception de l’humanité et de la Civilisation. A partir des connaissances accumulées et assimilées sur les cultures africaines, de celle arabo-musulmane ainsi que celle de l’Europe, Cheikh Anta Diop élabore les contributions majeures dans différents domaines et plus particulièrement en histoire, en archéologie et en physique. L’ensemble de ses œuvres historiques se présente comme cohérente en ses éléments. Celles-ci s’approfondissent ou abordent un nouveau contour de la même problématique à savoir: la reconstitution scientifique du passé de l’Afrique et la restauration d’une conscience historique africaine, d’un droit d’exister avec une culture, un sens de réflexion, s’articulant autour de l’Égypte antique.

Comme Hegel, Kant, Hume, Gobineau, Lévy Brühl rejoignait la conception qui ne positionnait guère l’Afrique comme terre habitaient par des hommes capables de produire dans tous les domaines de la vie. C’est ainsi que le philosophe Allemand, Hegel soulignait « Ce que nous comprenons (…) sous le nom d’Afrique, c’est ce qui n’a point d’histoire et n’est pas éclos) ce qui est renfermé encore tout à fait dans l’esprit naturel et qui devait être simplement présenté ici au seuil de l’histoire universelle[3] ».

Le Français Voltaire ira plus loin avec des propos racistes et haineux :[4] » éloignant le noir de la quête de tout droit humain.

Interrogé sur ses propos de ces grands scientifiques, Cheikh Anta Diop répondait avec le sourire qu’aussi brillants qu’ils puissent être, ils ne pourront jamais maitriser la dynamique historique de l’Afrique, puisqu’ils la nient de prime abord, Durkheim aurait sans doute utilisé le terme de prénotions[5].

Il n’est certainement pas nécessaire de rappeler qu’à cette époque les droits humains avec le texte de 1789, dont se sont inspirés les rédacteurs, n’incluaient pas la catégorie que décrit Voltaire, François-Marie Arouet de son vrai nom.

  1. La conception de l’universalité « des droits de l’homme » avec le « Diopisme » 

Certains détracteurs de la théorie de Cheikh Anta DIOP selon laquelle l’Egypte est d’origine négro-africaine expliquaient les résultats de ce dernier en invoquant l’universalisme qui postulait que certains traits culturels se retrouvaient quasiment dans tous les continents et toutes les sociétés. D’autres s’alignaient aux propos de Lewis H. Morgan (dans son ouvrage intitulé « les sociétés archaïques ») qui considérait que les sociétés africaines étaient des sociétés à la limite de la paranormale, fétichistes et qui échappent à l’histoire, incapables de produire des règles de droit.

Cheikh Anta DIOP a été l’un des premiers à contester ces idées dans « Nations Nègres et Culture » cité plus, en incitant à rechercher au contact de l’Égypte antique et des monarchies pré-coloniales, « l’expression juridique des traditions, de la culture et de l’histoire africaine ». Il a su réfuter la prétention de l’Occident à détenir le monopole de la fixation des valeurs et rappeler que « l’universalisme n’exclut pas les particularismes tenant à l’histoire, à la culture et aux réalités de chaque peuple mais constitue un réceptacle de valeurs communes de diverses origines ». Ainsi, dans l’approche de CAD, loin de constituer un obstacle, le dialogue interculturel enrichit l’universalisme des droits de l’homme.

La protection de la dimension culturelle des droits de l’homme confirme la valeur accordée à la diversité culturelle. Tant que certains auront l’impression que leur identité est rejetée ou n’est pas prise en compte, l’universalité des DH est à revoir ; il n’y aura pas de consensus là-dessus. Vu comme la possibilité de penser des valeurs communes aux diverses cultures, les droits de l’homme s’offrent comme une hypothèse sérieuse après les affrontements entre les différents systèmes de normes et d’idéaux. L’universalité des droits de l’Homme tient à l’unicité du genre humain. Du moment où « l’Homme est partout le même, les mêmes règles doivent valoir pour tout Homme, à toute époque et en tous lieux ». L’universalisme de ces droits de l’Homme tient au fait que ces derniers expriment des valeurs communes qui constituent un fond commun à toutes les civilisations et à toutes les religions. L’expression de cet universalisme est traduite dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme du 10 décembre 1948. Mais peut-il être applicable dans un contexte où les valeurs culturelles, civilisationnelles sont différentes et non inégales ?

  • La défense des droits de l’homme africain à partir l’œuvre de CAD
  1. De l’universalisme à la diversité des droits de l’homme : l’Afrique la grande absente dans les considérations droits de « l’hommistes » 

Cette conception de l’universalisme correspond, si l’on en croit le Conseil Mondial de la Diaspora Panafricaine, à ce qui est appelé aujourd’hui le Diopisme en étudiant la pensée de CAD. En effet, le Diopisme est conçu comme reflétant une vision d’un monde « qui appartient à tous sans distinction aucune et sans discrimination fondée sur la race, la couleur ou la croyance » comme semble l’annoncer les textes juridiques sur les droits de l’homme.

Pour rappel, les droits de l’homme ont été consacrés à l’issue d’une maturation de pensées politiques et philosophiques.

Les premières déclarations des droits sont inspirées par une philosophie libérale. C’est le cas de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 dont la caractéristique majeure est l’individualisme qui ne traduit pas les réalités africaines. Aucune référence n’est faite à des groupes, des associations, des coalitions, pas même à la famille, le socle de la société de Cheikh Anta Diop. Les droits énoncés sont des droits individuels. Il faudra attendre le préambule de la constitution française du 27 octobre 1946 pour que soit abordé les droits collectifs.

A l’inverse, l’Afrique a voulu consacrer les valeurs communautaristes. En effet, c’est en accord avec les « traditions historiques et les valeurs de la civilisation africaine » que la Communauté s’est vue accorder la place qui est la sienne dans la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Cet intérêt pour les valeurs tirées de la tradition est réaffirmé à l’article 17-3 de la Charte qui érige sa protection comme étant une obligation des États dans le cadre de la sauvegarde des droits de l’homme. Cette logique rejoint parfaitement l’intention de CAD qui était de réconcilier la société africaine avec son droit, d’inciter les chercheurs africains à faire la part des choses entre ce qui est originellement africain et ce qui a été imposé comme « traditions de substitution ».

  1. Repenser les droits de l’homme dans la diversité des cultures 

Plus question d’importer, contextualiser, rechercher avant application et conditionnement. Si aujourd’hui, l’Afrique semble encore être en décalage par rapport au reste du monde, ou à l’Occident fondamentalement, c’est parce qu’il n’a pas été posé la question de la reconnaissance de l’histoire de l’Afrique évoluant en même temps que celles des autres parties du monde.

Ainsi, en parlant des droits des différentes catégories d’humains à savoir les femmes, les enfants, les mêmes erreurs sont reproduites. Aujourd’hui de petites contradictions limitent encore l’effectivité des droits des femmes ou encore ceux des enfants en Afrique. En parlant de ces derniers, l’Occident mettra toujours en exergue le retard de l’Afrique ou des autres régions sur lui. Mais est-ce un problème de retard ou plutôt encore de différences culturelles.

Il faut reconnaître qu’en matière de droits humains l’universalité ne semble pas être compriseCar en amont de la Conférence de Vienne de 1993, les États asiatiques, se réunissaient au niveau régional et ont adopté la Déclaration de Bangkok, qui affirme que l’universalité des droits de l’Homme implique le respect des particularismes, en ses mots : « Si les droits de l’homme sont par nature universels, ils doivent être envisagés dans le contexte du processus dynamique et évolutif de fixation des normes internationales, en ayant à l’esprit l’importance des particularismes nationaux et régionaux comme des divers contextes historiques, culturels et religieux ». Et d’un autre côté, pour plusieurs pays musulmans il est à rejeter fermement toute conception des droits de l’Homme qui ne serait pas fondée sur le droit divin. L’Afrique n’est donc pas un cas isolé en matière de droits humains.

Conclusion

Il est à se demander si réparer l’absence d’Africain dans le comité de rédaction de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 est à l’ordre du jour ? Car malgré les différentes contradictions apportées aux thèses du Professeur Cheikh Anta Diop, il a été principalement reconnu dans le monde scientifique que l’Afrique n’est pas anhistorique comme l’aurait voulu le faire croire certains historiens, philosophes, littéraires animés avant tout par un sentiment de racisme, de haine ou parfois de complexe. A l’exemple de la Charte Africaine des droits de l’homme, devrait-on penser des Chartes entières africaines relatives aux droits des femmes complétant le Protocole de Maputo ou encore un texte répondant aux droits des enfants du continent noir.

A charge maintenant, la jeunesse africaine de perpétuer la belle œuvre du parrain de cette belle institution, qu’est notre université Cheikh Anta Diop.

[1] S.P. Huntington, Choc des civilisations, Ed. O. Jacob, Coll. Poche O. Jacob, 1996, P. 545

[2] L’Afrique répond à Sarkozy, Contre le discours de Dakar, Collectif sous la direction de Makhily Gassama, Ed. Poche, 2008

[3] G.W.F. Hegel, Leçons sur l’histoire de la philosophie. Introduction : Système et histoire de la philosophie, tome II, Trad. de l’allemand par J. Gibelin, Collection Idées (n° 220), Gallimard, 1970.

[4] Œuvres complètes de Voltaire, Essai sur les mœurs et l’Esprit des Nations, tome 1, Paris, J. Esneaux, 1821, p. 6 et 7

[5] E. Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique., Paris, Alcan, 1901, p.40