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Assane, le petit Doudou, Fatou, Mamadou, Baye, Oumar, Ibrahima, Habib, moi-même… la liste est longue et risque de se prolonger sans une réaction diligente de ma société. 

Le vendredi 13 novembre 2020, des citoyens se sont servis du numérique pour marquer une journée de deuil afin d’aimanter le regard de nos gouvernants au Sénégal. Le nombre 480 a été avancé pour que leur attention soit attirée sur l’importance des vies perdues et du tourment. Mais, en réalité, tout est problème en Afrique, tout est problème au Sénégal. Nous avons un mal systémique, qu’aucun dirigeant sérieux n’acceptera de porter encore moins de promouvoir. Limitons-nous au Sénégal, l’on ne pourra dire ce qui n’a pas été dit, analyser ce qui n’a pas été analysé, dérouler des politiques nouvelles tant qu’on dépendra de ce système de développement carrément assujetti à celui de l’Occident et particulièrement de la France. 

Comment est-ce que vous voulez qu’on résolve la tare de l’émigration irrégulière alors que nous ne savons pas que voyager relève d’un droit et non d’un signe de suicide collectif ou d’une quête impossible de mieux-être ? Quelles possibilités m’offre-t-on à moi, nouvellement né, si j’arrive à naitre bien sûr ?

  • Plus de chance de subir le stress constant de mes parents, 
  • Plus de chance que ma maman accouche dans des conditions miséreuses, 
  • Plus de chance que lors de mon soi-disant baptême, qu’on fasse plus attention  sur ce que ma mère va porter, sur les cadeaux qu’elle aura à faire à la belle-famille (Teranga[1]), sur ce qu’elle recevra en retour par rapport à ce qu’elle a eu à donner au paravent (ndawtal[2]) que sur moi, ce bébé, ce cadeau du ciel.
  • Plus de chance de grandir sans aucun repère si ce n’est pour le rural de rejoindre la ville et  l’urbain de rêver de vivre enfin, en partant à l’étranger. 

La cellule familiale devient, dès lors, une source d’échec puisqu’elle ne me donne plus la force de croire en moi et en mon environnement. 

  • Des chances d’être un apatride, oui j’en ai puisqu’à la maternité, au poste de santé ou au pied d’un arbre, mes parents n’ont pas du tout l’opportunité d’y croiser un agent de l’état-civil afin de me déclarer. 

Vient alors le choix du « tarbiya[3] ». Ah oui, j’ai quand même le choix d’aller soit à l’école du « Blanc » ou à celle de l’« Arabe » ! Nous n’avons pas encore le préséance d’avoir une école sénégalaise et africaine. Nous n’avons que des écoles au Sénégal et point d’école sénégalaise.

  • Aucune chance d’en sortir éduqué originellement, idéellement, historiquement ou tout simplement culturellement. L’hybridation démarre. C’est le culte de ce que j’appellerai le « Ni…Ni ». 
  • Ni Africain, ni Sénégalais, ni Occidental, ni Arabe, ni Catholique, ni Musulman, ni Païen, ni homme, ni femme, ni enfant, ni adulte, ni animal…

Et vous voulez que je m’en sorte ? Que je me retrouve ? Que je sois fier de ce que je suis ou de qui, je suis censé être ?  Que je grandisse en paix avec moi-même ? Que je veuille construire quelque chose. Que je ne brave pas l’Océan ? Que je revienne si je trouve les moyens de partir par toutes les voies ? Que je vive, tout simplement ? Laissez-moi partir, mourir ! Car ma mort ne sera tristesse que le temps d’une journée funéraire. Et finalement, je pense être sénégalais. 

En tout cas, je suis né dans ce qu’on a appelé le Sénégal, bien avant la naissance de mes grands-parents. Je n’ai pas été déclaré par mes parents ou peut-être bien que oui, mais cela change quoi à mon existence ? Entre l’école et ce que racontent les gens, il y a tellement de vérités dans ce qui fait l’histoire de ce qu’on m’a dit être mon pays.  Lat-Dior est- il un héros ? A-t-il trahi ou a-t-il été trahi ? Qu’est ce qui est vrai dans l’histoire de Sarithia Diéye et de Diery Dior Ndella ? La liste est longue. Finalement qui suis-je ? 

Tant que je n’aurai pas la réponse à cette question, c’est normal que ma vie ou ma mort ne choque que peu de gens et même pas moi. Et même guère, ceux qui nous gouvernent et qui pensent qu’un ministère de l’Artisanat, hérité par un sieur qui jubile, du fait qu’il soit désormais « distributeur de deniers et non passeur ou récepteur »,  ne peut me retenir dans ce qui me sert de « lieu de naissance ».  Si ce n’est un mensonge de plus d’ailleurs. 

En réalité, je n’ai pas de vie. Ce qui me sert de vie m’a été pris avant ma naissance. Dès lors, en prenant la mer, je ne me suicide pas, puisque je ne vis pas. 

Au-delà de l’histoire de mon environnement qui s’est édifié sur des mensonges et des non-dits, ma vie est une contre-vérité. Et vous me parlez de suicide. Non je ne me suicide pas ! J’essaie tel un phénix, de renaître de mes cendres, de me construire ma part de vérité. Et même si je ne renais point, je reste quand même un phénix de ce qu’on a pu appeler mon pays, qui n’a pas fait de moi Un « constructeur patriote ». Le Sénégal ne m’offre qu’une injustice sociale. Voilà sur quoi repose le faux fondement de ma société. 

Si je ne suis pas sûr des valeurs environnementales, patriotiques, culturelles, historiques qui me portent, je ne suis pas non plus sûr de la sève qui m’a nourri puisque l’autre qui jouit d’une vie et avec qui j’ai grandi dans la même maison, celui-là même rencontre le sourire et le respect du reste de la demeure et de ceux du quartier. Lorsque celui-là qu’on appelle mon frère souffre d’un mal de tête, mère et père en appellent aux dieux, aux saints et aux marabouts. Normal, dans le mensonge qui nous entoure, il a quand même pu trouver un travail qui lui permet d’avoir une vie et des vivres et de faire vivre…

Lorsque l’être que je suis censé représenter, tremble, gémit ou se meurt, ce sont des cris, du mépris et des insultes que reçoivent de plein fouet, ce qui me sert d’oreilles et de cœur. 

Ce n’est pas fini ! Dans ma quête de vie, je tente aussi de me pencher vers la foi « sama yakaar tay ak eulëuk [4]», mais j’ai beau tenter d’approcher ce dernier, l’on me dit qu’une vie, une vraie, celle d’un gouvernant, d’une personne importante, d’un fils de…, d’une « vip » aura la prérogative de recevoir directement des prières de « sama Seriñ [5]». Moi, je patiente dans les rangs, désorganisés par la quête sans fin, d’espoir. Et avant que n’arrive mon tour, les chambellans éloigneront mon marabout des semblants de vie qui ne savent recueillir que des prières ou qui ne viennent que pour avoir le sentiment de vivre, juste un brin d’espoir, mais là aussi ma vie n’en est pas une ou n’a pas l’air d’en être. « Sama Yakaar sorinama, duma jotä ñianal, makoy sën fu sori, duma guiss »

Et pourtant, je veux vivre. Je veux me projeter vers le futur. Je veux travailler. Je veux croire en moi, en ma vie, en mon environnement, en mon histoire, en mes gouvernants, ceux-là même à qui je crois avoir confié une partie de ma vie. Mais rien ! 

L’on me dit que ma terre est riche. L’on me dit que mes côtes sont la « terre » des gros thons et des mérous. L’on me dit que ma culture est le berceau des cultures. L’on me dit que j’ai du pétrole, de l’or, du gaz, du manganèse, du fer, de la bauxite et tant d’autres ressources. Mais n’est-ce pas là aussi des utopies pour me donner l’impression d’avoir une vie ?

Aujourd’hui, je vois des étrangers ; oui comme du temps de la colonisation ou des découvertes ou encore de la traite des noirs, s’approprier mes terres et exploiter mes frères qui labourent et cultivent des fruits qui sont par la suite, transportés dans des camions frigorifiques vers l’Espagne.  Des étrangers signent des airs d’accords pour me prendre mon poisson, sauf qu’on oublie, que ce poisson pourrait se nourrir, sans doute, de ma chair lorsque dans l’océan mon corps et mes organes seront de la doline. 

Ma culture est parait-il, la plus vieille au monde. Mais qu’a-t-on fait de mes ressources culturelles ? Je vous l’ai dit, mon histoire n’est pas forcément mon histoire, malgré tout le travail abattu par Cheikh Anta Diop et ses pairs. On me parle du Japon, de Berlin, de la Chine à l’école du Blanc et à l’école de l’Arabe, l’on préfère me citer en exemple ceux qui jetaient la pierre au Meilleur des hommes. Quand est-ce que j’aurai connaissance de l’histoire  de Khaly Amar Faal ? Quand est-ce qu’on me parlera des grands soufis d’Afrique et du Sénégal, qui en plus de la religion ont développé des théories dans tous les domaines de la vie ? Je ne sais pas. Mais pour le reste de mes chimériques richesses, je n’en sentirai pas l’odeur. 

Et l’on me demande de rester, de ne point prendre la pirogue ? Je veux bien. Je ne veux que cela d’ailleurs, pour enfin vivre et me sentir vivre. Chers pères et mères, chers scientifiques, chers gouvernants, chers religieux, chers frères et sœurs, ma vie n’est pas une vie. Mais je veux que celle de la génération qui arrive en soit UNE. Alors assez d’hypocrisie ! Changeons les mentalités, offrons- un rêve aux petits et laissons- les faire de leur rêve UNE réalité. L’artisanat commence avec la fabrique de l’esprit du croyant, du gagnant, du connaisseur, de l’entrepreneur, de l’aimé tout simplement.


Arrêtons cette fourberie ! L’Etat n’est pas seul responsable de tout. La représentation que l’on se fait de la vie, seule une société doit en décider. Et ne me dites pas que nos dignes religieux, nos méritants filles et fils, connaisseurs, savants, chercheurs, travailleurs n’ont pas déjà tracé le chemin de ce que nos vies devaient être. La seule chose dont je suis sûr en fait, c’est que nous avons tout pour vivre et bien vivre, si enfin nous osons franchir le rubicond et construire nous-même la société que nous voulons avec tout ce que ces grands hommes et femmes nous ont légués comme héritage et sans fausseté aucune.


[1] Gestes d’hospitalité, cadeaux

[2] Somme d’argent qu’on donne ou reçoit pendant une cérémonie (mariage, naissance d’un enfant…)

[3] Éducation et apprentissage

[4] Mon espoir d’ici-bas et de l’au-delà

[5] Mon marabout