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C’est à la gare de Perrache, à Lyon que je l’ai connue. Elle était belle et racée, une vraie beauté de petite taille et très fine. J’avais juste envie de la protéger, mais à voir la manière dont elle tirait son mégot, elle n’avait pas besoin de protection. C’est un jugement de ma part. Dans la foulée, j’appelais Anta, la même avec qui j’ai vécu d’inoubliables moments de ma vie. Je lui expliquais que j’avais devant moi une belle Rwandaise, Ethiopienne ou Burundaise qui fumait et qui me gênait énormément. A un moment, la fille me dit « Salam Malekum, diank bi, ma tay[1]. »Ahurie, je lui répondais que je pensais qu’elle ne comprenait pas wolof et elle me retournait ma remarque, puisque de son côté, j’avais des traits de Tchadienne ou Nigérienne ou Rwandaise. Finalement, je lui dis qu’on se ressemblait presque tous en Afrique, surtout que les Peuls sont presque partout dans le continent. Elle m’arrêtait et me disait «  khana étudiante nga [2] » ? Il n’y a que les étudiants pour sortir ces genres de réflexions.  On montait alors dans le bus dans lequel, on a eu à beaucoup discuter pendant une quinzaine de minutes avant d’arriver à notre arrêt. On allait au même endroit. Elle m’expliquait qu’elle venait en face de chez moi, pour voir ses amis Sénégalais qui étaient des étudiants. Mais je les connaissais à peine, vu qu’Anta et moi avions pris nos distances et qu’on évitait de fréquenter nos compatriotes. Arrivée devant mon bâtiment, je lui donnais le numéro de notre appartement. Et je lui faisais la bise, tout en lui signifiant que j’ai été ravie de la connaître. A peine dans la maison, commençais-je à raconter à Anta ma journée et ma rencontre avec Aissatou. On en a rigolé. Et quelques minutes plus tard, quelqu’un sonnait à la porte, c’était Aissatou qu’Anta fit entrer. De suite, elle me demandait pourquoi j’ai choisi d’habiter avec une fille qui n’était pas Sénégalaise. Je  lui demandais pourquoi elle  me demandait ça, et spontanément elle me répondait qu’elle ne faisait pas confiance aux autres femmes d’autres nationalités et qu’elles n’aimaient pas les Sénégalaises. Je tentais de la dissuader sans lui dire qu’Anta était de chez nous. Elle se moquait pendant plus d’une demi-heure et on la laissait parler. D’un coup, Anta et  moi explosions de rire avant de lui expliquer, qu’elle avait compris tout ce qu’on disait et qu’elle était bien une Sénégalaise, Toucouleur. C’est juste qu’en ce moment, elle avait choisi, de se raser le crâne et qu’en réalité, c’était une coupe comme une autre. Ce jour-là, on était resté quasiment toute la soirée ensemble, je la présentais au téléphone à mon petit-ami qu’elle a eu à rencontrer par la suite. Aissatou était phénoménale, tous ceux qui l’ont vue, l’on appréciée. J’ai encore parfois de ses nouvelles et j’étais contente de savoir qu’elle soit devenue maman. Elle en rêvait. 

Aissatou est née et a grandi sur la petite côte sénégalaise. Comme presque toutes les filles, elle faisait des rêves de princesse. En classe de quatrième secondaire, elle arrête ses cours et songe déjà à aller en Europe. Elle me raconte. 

« Quand j’ai arrêté les cours, je voulais faire autre chose mais je ne savais pas quoi. Je suis issue d’une famille qui n’est pas pauvre et polygame. Je voulais subvenir aux besoins de ma mère, une Burundaise qui avait tout laissé pour suivre son époux au Sénégal. Ma prière était qu’elle soit fière de moi. Mais je n’avais aucune idée sur ce que je voulais faire réellement.

Un jour, je suis allée à la plage où j’ai rencontré un Français beaucoup plus âgé que moi, au moins le triple de mon âge. Après que nous nous soyons fréquentés pendant quelques mois, nous décidions de nous marier. Il se convertit à l’Islam et l’union fut scellée, le même jour. Deux jours plus tard, nous prenions un vol pour Paris. Les premiers jours, nous allions à l’hôtel et tout était beau. Mais quelques jours plus tard, nous prenions le train pour Lyon. A notre arrivée, mon mari me présentait à sa sœur et à sa fille de dix huit ans. Nous allions vivre à quatre dans l’appartement.

Au début tout se passait bien,  tout le monde me respectait et faisait même attention à l’alimentation comme je suis musulmane. Mais au bout de quelques temps, l’enfer commençait. J’étais la boniche de la maison, sa fille partait et revenait quand elle le souhaitait. Elle me parlait mal, mettait le désordre et son père ne disait pas un mot. Je restais parfois sans manger, car on me faisait préparer du porc, je ne faisais plus les courses et mon mari avait confisqué mon passeport. Je ne pouvais rien faire. Même les pilules que je prenais c’est lui ou sa sœur qui me les achetait. J’avais parfois peur qu’on me tue, sans que ma famille ne le sache.

Un soir, d’un mois de décembre, mon mari me demande de prendre une valise et d’y mettre des habits chauds car on allait partir en montagne avec ses amis. J’étais toute excitée. En chemin, il s’arrêtait pour acheter de l’alcool, je lui demandais de prendre des boissons sucrées pour moi, mais il me disait que les autres allaient en prendre. Quelques heures après, on arrivait dans un chalet, c’était beau, mais il y faisait froid et surtout je voyais que j’étais la seule femme dans le groupe de six. J’avais peur et ce que je craignais, arrivait. La nuit tombée, ils me donnaient des coupes de champagne et d’autres boissons alcoolisées dont je ne connaissais pas le nom. J’étais ivre. A tour de rôle, ils me violaient. Le matin, je me suis rendue compte que je ne pouvais pas bouger, j’avais des maux de tête, mes muscles me faisaient mal. Mon mari n’avait pas dormi dans la chambre, il était venu me demander de me lever pour prendre ma douche et me préparer car on allait rentrer. Il se moquait de moi, il disait que j’étais dans un sale état la veille, que j’étais trop éméchée. J’en ai pleuré mais je ne pouvais raconter cela à personne. J’étais dans un gouffre et je ne savais comment m’en sortir. Je ne pouvais pas appeler ma mère pour lui dire ce que je vivais, sachant que tous les samedis, mon mari achetait une carte afin qu’on l’appelle ensemble. Et à la fin de chaque mois, il lui envoyait l’équivalent de cent mille francs CFA. J’ai beaucoup d’histoire de cette sorte à raconter mais je ne peux pas tout te dire. Aujourd’hui, Dieu merci, j’ai divorcé et j’essaie de reconstruire ma vie. Je sais que je suis loin d’être parfaite, je prie quand je le sens, je bois depuis ce jour, j’ai des relations hors mariages mais je sais que j’ai un bon cœur. 

Je déteste qu’on me plaigne. J’espère juste pouvoir vivre un jour et avoir un enfant. Ce sera l’accomplissement d’une vie. Je ne vivrai que pour lui et ma mère ».

En me racontant cette histoire, j’avais devant moi, une jeune femme qui, à travers son sourire, ne reflétait que tristesse, amertume et naïveté. Je ne pouvais pas ne pas la plaindre et quelque part j’en voulais à ses parents et à son entourage. Je me demandais comment il était possible de laisser partir sa fille de dix neuf ans à peine, à plus de six mille kilomètres avec un homme, un inconnu qu’on ne connaissait ni d’Adam, ni d’Eve. Cette histoire m’a fait beaucoup penser. Je rendais grâce à Dieu tous les jours sans me lasser. Et j’avais des raisons d’avoir une foi inébranlable. I est certes difficile d’échapper à son destin seulement, un enfant a besoin de la surveillance et de la rigueur de ses parents.


[1] En wolof « Bonjour, demoiselle, je fais exprès de te déranger ».

[2] « Tu dois être une étudiante ?